Annie

Rubrique : Amis & Famille, Featured
Ecrit par : Pierre-Emmanuel Weck

Annie est morte à 62 ans. Je ne sais pas quoi dire.

Mise à jour 25/09/2008

Annie était ma tante, la sœur de mon père qui regarde son album photos avec ma sœur.

Je me souviens de Maison-Laffitte, des journées dans les arbres où je passais de banche en branche ne me balançant.

Je me souviens de son sourire, même quand elle était triste, de sa voix douce. Je me souviens qu’elle était belle, je me souviens du regard des autres hommes sur elle et de la jalousie que je ressentais envers moi de leur part parce que je pouvais être près d’elle. Je me souviens du hamac. Je me souviens des arbres fruitier ployant sous le poids des prunes, des reine-claudes, des quetsches, des mirabelles, des pommes… et qu’une fois on courrait dans la rue en poussant la brouette après un de ses amis qui avait oublié d’en prendre et qu’on a jamais rattrapé.

Je me souviens des toilettes au fond du jardin et des piles de Lui qui s’y trouvaient. Je me souviens que toutes les chiennes s’appelaient “Belle” et qu’elles étaient de la même race. Je me souviens de la racine qui a fait chuter ma grand-mère qui s’est cassée le col du fémur.

Je me souviens de la tempête de la course du Cap Horn et de l’inquiétude pour un ami qui la faisait. Je me souviens du récit d’Annie de l’enfer vécu par ce marin.

Je me souviens à Lille qu’on se retrouvait tous pour Noël et que les adultes s’endormaient sur les canapés avant minuit pour le déballage des cadeaux.

Je voudrais pleurer et je n’y arrive pas.

Je me souviens qu’elle me battait toujours au bras de fer et qu’elle avait toujours le dessus dans les batailles de chatouilles. Je me souviens qu’elle était plus fort que la plupart des hommes. Je me souviens des métiers à tisser, du macramé, des patchworks.

Je me souviens qu’il y avait toujours des fleurs et qu’elle se promenait avec un sécateur. Je me souviens qu’à La Clouze elle faisait la chasse aux escargots.

Je me souviens qu’elle avait offert à mon père une carte géologique de la France et que cette carte est restée des années affichée au dessus de la table de la salle à manger et que mon père en était très fier.

Je me souviens qu’elle comprenait toujours mes chagrins d’enfant.
Je me souviens que si tout le monde ne s’entendait pas tout le temps, on pouvait toujours aimer tout le monde.

Je me souviens de ses yeux bleus qui pétillaient. Je me souviens que j’étais fier d’elle.

Je me souviens qu’aux Antilles elle ramenait au port les bateaux dans la tempête. Je me souviens de son cri quand le pilote automatique a fait empanner sur la Belle Lurette et que la bôme a explosé.

Je me souviens avoir campé à la Rochelle, le long de la ville en bois et que l’on cherchait sur les cartes, des maisons au bout de nul part.

Je me souviens de son sourire.

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